

Transport Magazine publie ce témoignage à la demande de son auteur, qui souhaite conserver l'anonymat.
Après près de 30 ans dans le domaine de la mécanique, dont plus de 20 ans directement comme mécanicien de véhicules lourds, puis comme chef d'équipe, gestionnaire d'atelier et enseignant en mécanique, je ressens aujourd'hui le besoin de parler.
Pas pour dénoncer une entreprise en particulier.
Pas pour nommer des personnes.
Et certainement pas pour régler des comptes.
Je veux parler d'une réalité que j'ai observée à différents moments de ma carrière et qui me préoccupe profondément : ce qui peut se passer dans certains ateliers lorsque la pression opérationnelle, le manque de personnel, les économies à court terme et les vieilles habitudes prennent le dessus sur la rigueur.
Les camions et les remorques que nous croisons chaque jour sont des équipements lourds qui nécessitent énormément de rigueur.
Un problème de freins, de roues, de pneus, de direction, de suspension ou d'attelage n'est pas banal. Une réparation mal exécutée ou une défectuosité qui n'est pas corrigée adéquatement peut avoir des conséquences importantes.
Pourtant, au cours de ma carrière, j'ai vu des situations qui m'ont profondément fait réfléchir.
J'ai vu des réparations reportées alors qu'un véhicule aurait mérité une intervention immédiate.
J'ai vu des pièces usées conservées pour économiser.
J'ai vu des méthodes de réparation discutables devenir des habitudes simplement parce que « ça a toujours été fait comme ça ».
J'ai vu des décisions prises pour économiser quelques dollars ou quelques heures alors qu'elles pouvaient éventuellement coûter beaucoup plus cher en réparations, en immobilisation ou en dommages.
Il y a une chose que j'ai toujours trouvée particulièrement difficile dans ce métier : voir un chauffeur repartir avec son camion et sa remorque en croyant que son équipement est sécuritaire alors que, de mon point de vue de mécanicien, certaines conditions pouvaient présenter un risque.
Le chauffeur n'est pas nécessairement mécanicien.
Bien sûr, il a ses responsabilités et doit effectuer les vérifications qui lui incombent. Mais il doit aussi pouvoir faire confiance au travail effectué dans l'atelier et aux personnes responsables de l'entretien de son véhicule.
Lorsqu'un camion sort de l'atelier, le chauffeur peut légitimement croire que les problèmes mécaniques importants qui ont été signalés ont été évalués et corrigés adéquatement.
C'est cette confiance qui rend notre responsabilité tellement importante.
Parce qu'une défectuosité mécanique qui semble tolérable dans une cour peut devenir beaucoup plus sérieuse sur la route.
Un système de freinage déficient peut révéler toute la gravité du problème lors d'un freinage d'urgence ou dans une longue descente.
Un problème de roue ou de fixation peut, dans certaines circonstances, mener à une perte de roue.
Un problème lié à l'attelage ou à ses composants peut avoir des conséquences extrêmement graves si l'intégrité de l'ensemble tracteur-remorque est compromise.
Et derrière le volant, il y a une personne.
Cette personne peut partir travailler en toute confiance, sans savoir qu'un risque mécanique n'a peut-être pas été éliminé.
C'est quelque chose avec lequel j'ai toujours eu énormément de difficulté.
Parce que lorsque je vois partir un chauffeur, je ne vois pas seulement un camion qui quitte la cour.
Je vois quelqu'un qui nous fait confiance.
Et quelques minutes plus tard, ce camion partage la route avec des familles, des travailleurs, des motocyclistes et tous les autres usagers.
C'est un point auquel je tiens énormément.
J'ai travaillé avec beaucoup de mécaniciens qui voulaient apprendre et bien faire leur travail.
Un mécanicien n'a pas besoin de tout savoir dès son arrivée. On peut commencer avec moins d'expérience ou ne pas connaître certains systèmes. C'est normal. On apprend un métier avec la formation, l'expérience et surtout avec l'encadrement de personnes compétentes.
Le véritable problème commence lorsqu'on laisse ces mécaniciens à eux-mêmes.
Lorsqu'il manque de personnel.
Lorsqu'il n'y a pas suffisamment de supervision.
Lorsqu'il n'y a personne de suffisamment expérimenté pour répondre aux questions, accompagner le diagnostic ou vérifier certaines réparations.
Lorsqu'on manque de documentation technique ou qu'on ne prend simplement pas le temps de la consulter.
Un travailleur moins expérimenté peut alors se retrouver à effectuer une réparation ou à prendre une décision qui dépasse ses connaissances actuelles, non pas parce qu'il est négligent, mais parce que l'organisation autour de lui ne lui fournit pas l'encadrement dont il aurait besoin.
Dans notre métier, on ne devrait jamais avoir honte de dire : « Je ne sais pas. Montre-moi. »
Au contraire.
C'est souvent la personne qui pose la question qui démontre le plus de professionnalisme.
C'est probablement la partie la plus difficile pour moi.
Quand on connaît le métier, qu'on a de l'expérience et qu'on voit quelque chose qui ne nous semble pas correct, que fait-on?
On se tait?
Ou on intervient?
Personnellement, j'ai toujours eu beaucoup de difficulté à fermer les yeux.
Lorsque je vois une mauvaise méthode, mon premier réflexe est de vouloir comprendre pourquoi elle est utilisée et de proposer une meilleure façon de faire.
Lorsque je vois quelqu'un manquer de connaissances, mon réflexe est de lui montrer.
Lorsque je constate un problème récurrent, je veux en trouver la cause plutôt que de recommencer continuellement la même réparation.
Lorsque je vois un risque pour la sécurité, je veux qu'on le corrige.
Pour moi, c'est simplement faire mon travail.
Mais j'ai aussi appris qu'essayer d'améliorer les choses peut déranger.
Parce que changer une méthode oblige parfois une organisation à reconnaître que ce qu'elle faisait depuis longtemps n'était peut-être pas la meilleure façon de faire.
Parce que former demande du temps.
Parce que la prévention coûte de l'argent aujourd'hui, même si elle peut en économiser beaucoup demain.
Et parce qu'il est parfois plus facile de dire à quelqu'un d'arrêter de poser des questions que de remettre une façon de travailler en question.
Cette phrase, je l'ai trop souvent entendue dans ma carrière.
L'expérience est extrêmement précieuse en mécanique.
Mais l'expérience ne signifie pas que les méthodes ne doivent jamais évoluer.
Les véhicules évoluent.
Les systèmes de freinage évoluent.
L'électronique évolue.
Les normes évoluent.
Les méthodes des fabricants évoluent.
Notre métier doit évoluer lui aussi.
Une procédure écrite, une spécification du fabricant ou une formation ne remplacent pas l'expérience d'un bon mécanicien.
Elles viennent la compléter.
C'est peut-être ce qui crée le plus grand faux sentiment de sécurité.
On peut prendre des raccourcis pendant longtemps sans qu'il arrive quoi que ce soit.
On peut reporter certaines réparations.
On peut tolérer certaines méthodes.
On peut fonctionner avec trop peu de personnel.
On peut laisser des mécaniciens apprendre seuls.
Et les camions continuent de rouler.
Alors, on finit par se convaincre que tout va bien.
Mais l'absence d'accident ne signifie pas nécessairement l'absence de risque.
La chance peut accompagner une organisation longtemps.
Elle ne devrait jamais devenir une méthode de gestion de la sécurité.
Je suis convaincu qu'on peut avoir des ateliers beaucoup plus solides sans transformer les mécaniciens en robots et sans créer une montagne de procédures administratives.
Former.
Expliquer.
Superviser.
Documenter simplement.
Uniformiser les méthodes importantes.
Donner accès aux informations techniques.
Analyser les défaillances répétitives.
Faire de la véritable prévention.
Vérifier le travail lorsqu'une personne est encore en apprentissage.
Et surtout, créer une culture dans laquelle un mécanicien peut dire :
« Je ne suis pas certain. »
« J'ai besoin d'aide. »
« Cette réparation ne me semble pas correcte. »
Ou même :
« Ce véhicule ne devrait pas repartir comme ça. »
Sans craindre de devenir un problème pour l'organisation.
Parce que j'aime encore profondément mon métier.
J'ai consacré une grande partie de ma vie à la mécanique.
J'ai réparé des véhicules.
J'ai supervisé des ateliers.
J'ai enseigné la mécanique.
J'ai formé des travailleurs.
Et malgré les difficultés que j'ai vécues, je demeure convaincu qu'il y a énormément de mécaniciens, de gestionnaires et d'entreprises qui veulent réellement faire les choses correctement.
Je ne veux donc surtout pas mettre toute l'industrie dans le même panier.
Mais je refuse également de prétendre que certains problèmes n'existent pas.
Il faut pouvoir en parler.
Il faut pouvoir remettre certaines pratiques en question.
Et il faut surtout arrêter de considérer la personne qui soulève un problème comme étant nécessairement le problème.
Dans le transport lourd, la sécurité routière ne commence pas lorsque le conducteur tourne la clé et quitte la cour.
Elle commence bien avant.
Elle commence dans l'atelier.
Elle commence avec la qualité de l'inspection.
Avec la compétence et l'encadrement du mécanicien.
Avec la décision du superviseur.
Avec les ressources accordées à l'entretien.
Et avec les choix faits par ceux qui dirigent l'organisation.
Parce qu'une fois que ce camion quitte la cour, ce n'est plus seulement une question de mécanique.
Il y a un chauffeur derrière le volant.
Et autour de lui, il y a chacun de nous.
Nous partageons tous la même route.

